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Parcs naturels africains : vous avez dit « colonialisme vert » ?

September 20, 2020

C’est une enquête au long cours, de sept ans, dans le parc national du Simien, en Éthiopie et en Afrique subsaharienne, qui a permis, à l’historien Guillaume Blanc de démonter le mythe de l’éden africain. Bien au-delà d’un simple constat, après avoir consulté de nombreuses archives, ce spécialiste conclut à un « colonialisme vert », car fruit d’une politique née à l’époque coloniale. Pour cet écologiste convaincu, la sanctuarisation de la nature n’est qu’un trompe-l’œil masquant le vrai problème : l’exploitation massive des ressources. Explications.

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Une idée coloniale de la nature africaine

Nés sous la colonisation, les parcs naturels africains continuent de perpétuer le mythe d’un continent vierge et sauvage, où les populations locales n’ont pas leur place. « À la fin du XIXe siècle, alors que la révolution industrielle transforme tous les paysages d’Europe, les colons européens sont persuadés de retrouver en Afrique la nature qui vient de disparaître chez eux », raconte le maître de conférences à l’université de Rennes-2 dans un entretien à l’AFP. « Pour sauver cette nature, ils créent des réserves de chasse, qui deviendront ensuite des parcs nationaux, d’où ils expulsent les Africains. » Concrètement, au moins un million d’Africains auraient ainsi été déplacés dans un objectif de « conservation de la nature », au cours du XXe siècle, selon Guillaume Blanc.

Pour ces anciens chasseurs, « frappés du syndrome du boucher repenti », ce n’est pas l’exploitation coloniale qui dégrade la nature africaine, mais les Africains eux-mêmes. Pour sauver l’« éden africain », ils créent en 1928 l’Office international de documentation et de corrélation pour la protection de la nature, ancêtre de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Des organisations internationales pointées du doigt

Puis, en 1961, naît le World Wildlife Fund (WWF, Fonds mondial pour la nature), une « banque » dont « le rôle est de collecter des fonds pour l’UICN », raconte l’historien de l’environnement.

Après les indépendances, « les administrateurs coloniaux se reconvertissent en experts internationaux » auprès des dirigeants africains. « Au nom de cet éden idéalement vierge mais malheureusement surpeuplé, les experts recommandent l’expulsion, la criminalisation d’agriculteurs et de bergers » du périmètre des parcs nationaux, raconte-t-il.

« Aujourd’hui encore, des centaines de personnes sont abattues dans des parcs africains pour avoir chassé du petit gibier », affirme l’historien. « Des dizaines de milliers de bergers sont expulsés pour vider les parcs naturels. Et des millions sont punis d’amendes ou de peines de prison pour avoir cultivé la terre ou fait paître leur troupeau. »

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Titulaire d’un brevet de guide de randonnée, cet amoureux de la montagne originaire des Cévennes s’est intéressé aux parcs naturels africains au cours de sa thèse sur les « parcs nationaux du Canada, d’Éthiopie et de France ». Il constate alors que ces parcs ne sont pas logés à la même enseigne : l’agropastoralisme est valorisé en Europe par l’Unesco, mais est source de dégradation en Afrique.

Sur son site Internet, l’Unesco juge ainsi que « l’installation humaine, les cultures et l’érosion des sols » constituent des « menaces pesant sur l’intégrité du parc » du Simien, en Éthiopie. En juin 2016, quelque 2 500 habitants d’un village sont expulsés du parc, raconte l’historien, ce qui amène l’Unesco à retirer le Simien de sa liste du patrimoine « en péril » en saluant notamment les « efforts consentis pour réduire le surpâturage et l’impact du tourisme ».

Pourtant, les agriculteurs et bergers éthiopiens « se déplacent à pied, consomment leur propre nourriture, n’achètent jamais de nouveaux vêtements, n’ont pas de smartphone. Si on voulait sauver la planète, il faudrait vivre comme eux, et pourtant, ce sont eux qu’on expulse », décrit-il.

Une manne financière pour les États

Pour les États africains, les parcs nationaux sont à la fois une manne financière, attirant chaque année des milliers de touristes, et un moyen de contrôle de la population. « Les parcs nationaux sont systématiquement créés aux frontières, chez les nomades ou dans les territoires sécessionnistes », note l’historien, qui va jusqu’à épingler Le Roi lion de Disney. Au départ, un manga japonais, Le Roi Léo, écrit par Osamu Tezuka dans les années 1950, en pleine période coloniale, avant d’être repris par la société américaine qui a fait de l’Afrique la thématique principale de ce conte. Mais le continent africain y est surtout représenté comme une « planète verte » menacée par des êtres destructeurs (les hyènes) face à des personnages protecteurs et paternalistes (les lions), qui doivent défendre cette terre, analyse Guillaume Blanc dans ce véritable brûlot. Autre fait majeur dans le film, il n’est jamais précisé où se situe l’action. « Mais cette idée de l’Afrique naturelle et sauvage est tellement ancrée en nous que nous savons tous immédiatement que cela se passe là-bas. »

Il n’est ainsi « pas un parc naturel africain sans maisons brûlées, villages rasés jusqu’aux fondations, populations expropriées, anciens habitants devenus criminels sur leurs terres et délogés manu militari », écrit, dans la préface, François-Xavier Fauvelle, professeur au Collège de France. « La nature africaine mériterait d’être préservée des Africains eux-mêmes », résume l’archéologue français spécialiste de l’Afrique.

Un débat qui ne fait que commencer

Interrogés par l’AFP, l’UICN, l’Unesco et le WWF ont vivement rejeté ces accusations. L’UICN a dénoncé des « allégations fausses et infondées ». « Le recours à la violence ou le déplacement forcé de populations sont inacceptables, et ce, quelle qu’en soit la raison », a réagi le WWF, en se disant convaincu que« la protection des écosystèmes, des ressources naturelles et des populations est indissociable ».

Enfin, l’Unesco a récusé des « idées simplistes », assurant œuvrer pour « développer l’harmonie entre l’humain et la nature ». « Les communautés locales sont au cœur des pratiques de la conservation moderne, depuis plus d’un demi-siècle », affirme l’organisation internationale.

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* «  L’Invention du colonialisme vert. Pour en finir avec le mythe de l’éden africain  », de Guillaume Blanc. Flammarion, 345 pages, 21,90 euros.

Source : African Media Agency (AMA)

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