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Libye : l’espoir d’une nouvelle dynamique ?

September 19, 2020

Dans une allocution retransmise à la télévision, Fayez el-Sarraj, Premier ministre du gouvernement d’union nationale (reconnu par la communauté internationale), a annoncé, mercredi soir, son intention de démissionner fin octobre. Issu d’une riche et influente famille de Tripoli, cet homme âgé aujourd’hui de 60 ans avait été nommé après les accords de Skhirat signés sous l’égide de l’ONU en décembre 2015. Depuis, Fayez el-Sarraj tente de reconstruire son pays en proie au chaos, mais cet architecte de formation, réputé indépendant, s’est dit prêt à céder sa place en faveur d’un nouveau gouvernement issu des pourparlers interlibyens. Cette annonce intervient alors que des pourparlers ont été lancés depuis quelques semaines entre les factions de l’Est et de l’Ouest, divisées politiquement et militairement depuis l’été 2014.

Lors de la dernière réunion de Montreux (Suisse) début septembre, les deux parties en sont arrivées à la conclusion qu’il fallait d’urgence organiser des élections présidentielle et parlementaires d’ici à 18 mois. En attendant, un « gouvernement d’unité représentatif » devrait être mis en place. Son annonce intervient également dans un contexte de protestations sociales inédites contre les conditions de vie et la corruption dans plusieurs villes du pays. Il faut souligner que la grogne sociale à Benghazi a déjà conduit à la démission du gouvernement de l’Est, notamment d’Abdallah al-Thani, le concurrent-homologue de Sarraj qui était en poste depuis 2014.

The Head of the Presidential Council, Fayez Al-Sarraj, announces his intention to hand over his duties to the next executive authority in #Libya���� no later than next October, once the UN Libyan Political Dialogue Group agree on a new #GNA. pic.twitter.com/CZFwurr7Cr

— احمد القماطي (@AhmedGamaty) September 16, 2020

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Une légitimité longtemps contestée

Depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Libye est plongée dans un chaos politique où deux autorités se disputent le pouvoir : le GNA, basé à Tripoli et reconnu par l’ONU, et un pouvoir incarné par le maréchal Khalifa Haftar, qui règne sur l’Est et une partie du Sud.

Dès le départ, l’arrivée de Sarraj n’est pas bien accueillie. Il n’a pu s’installer dans la capitale Tripoli qu’en mars 2016 alors qu’une multitude de milices y faisaient la loi.

Fayez el-Sarraj est en né en 1960 au sein d’une grande famille conservatrice et aisée de Tripoli, propriétaire de commerces et de vastes terrains. Celle-ci a participé à l’écriture de l’histoire de la Libye moderne. Moustafa el-Sarraj, son père, a été l’un des fondateurs de l’État au lendemain de l’indépendance en 1951.

Grand, élégant et arborant toujours des lunettes noires en extérieur, Fayez el-Sarraj a fait des études d’architecture, avant de devenir fonctionnaire dans le secteur des travaux publics et de l’habitat, puis de monter sa propre société.

Marié et père de trois filles, qui résident avec leur mère à l’étranger depuis 2014, il est décrit par un ami de jeunesse comme « doux et à l’écoute des autres », mais aussi « ferme ». Cet homme discret se lance assez tardivement en politique lorsqu’il est élu député en 2014.

Dans un climat politique et social « extrêmement polarisé », il a cherché à atteindre « le plus de consensus possible » entre les différentes parties, « mais les difficultés ont été insurmontables », a-t-il fait savoir lors de son allocution. Encore aujourd’hui, « certaines parties s’obstinent à parier sur la solution militaire pour servir leurs objectifs », a regretté Fayez el-Sarraj.

S’il réussit à obtenir le ralliement des autorités économiques et politiques de la capitale, il ne parvient pas à convaincre le Parlement, élu en 2014 et exilé dans l’est du pays, qui refuse d’accorder sa confiance au GNA et soutient le maréchal Khalifa Haftar, qui va devenir son grand rival.

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Entre échecs et avantages sur le terrain

En avril 2019, le maréchal Haftar avait lancé une offensive contre la capitale, mais au bout de 14 mois de combats meurtriers, ses troupes, malgré le soutien de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de la Russie, ont subi une défaite cinglante face aux forces pro-GNA, aidées militairement par la Turquie.

Sur le plan international, s’il est reconnu comme le représentant des institutions libyennes par l’ONU et est reçu à ce titre dans plusieurs capitales occidentales, Sarraj ne fait pas consensus au sein des pays ayant de près ou de loin des intérêts en Libye, qui dispose des réserves de pétrole les plus abondantes d’Afrique.

Et l’Égypte, les Émirats arabes unis ou l’Arabie saoudite n’hésitent pas à afficher leur préférence pour Khalifa Haftar, qui se présente comme le pourfendeur des djihadistes.

Fayez el-Sarraj peut cependant se targuer d’avoir, avec des forces loyales au GNA, repris en décembre 2016 la ville de Syrte (Est) au groupe djihadiste État islamique (EI).

Autre grande victoire : celle de juin 2020, quand les forces pro-GNA reprennent le contrôle de l’ouest du pays aux combattants loyaux au maréchal Haftar, grâce notamment à une alliance militaire controversée avec la Turquie.

Mais ces succès militaires cachent mal plusieurs échecs, principalement l’incapacité à alléger les difficultés quotidiennes des Libyens et à trouver une solution à la crise économique.

Par ailleurs, n’ayant pu mettre sur pied une police ou une armée régulières suffisamment puissantes pour garantir la sécurité dans la capitale, le GNA a été contraint de solliciter l’aide de puissants groupes armés tripolitains, qui ont fini par s’insérer dans les institutions et sphères du pouvoir.

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Une annonce à contre-courant ?

Le président turc Recep Tayyip Erdogan s’est dit, vendredi, attristé par le départ programmé de cet allié de la Turquie qui le soutient militairement face aux forces du maréchal Khalifa Haftar. « C’est triste pour nous », a affirmé le chef d’État turc dans des déclarations à la presse, ajoutant qu’une rencontre devrait se tenir dans les prochains jours entre des délégations turque et du GNA.

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Une double dynamique, sur le plan interne…

Cette démission intervient alors qu’un nouveau et rare vent de protestation souffle dans l’est comme dans l’ouest du pays. Plusieurs centaines de manifestants se sont rendus dans les villes de l’Est pour manifester contre l’élite politique et contre la détérioration des conditions de vie, notamment de longues coupures d’électricité et une grave crise bancaire. Des manifestations similaires ont éclaté fin août dans l’ouest de la Libye.

Un début de réponse vient d’être apporté par le maréchal Haftar. L’homme fort de l’est de la Libye a accepté, vendredi, de lever, sous conditions, le blocus imposé par ses forces sur les sites pétroliers, mais la Compagnie nationale de pétrole exige le départ des groupes pro-Haftar avant de relancer la production.

Depuis janvier, des groupes pro-Haftar, dont des mercenaires russes, bloquent la production et l’exportation depuis les champs et ports pétroliers, réclamant une répartition équitable des recettes pétrolières gérées par le gouvernement d’union nationale (GNA), basé à Tripoli et auquel s’oppose le maréchal.

Ce blocage a causé plus de 9,8 milliards de dollars (8,2 milliards d’euros) de pertes de revenus, selon la Compagnie nationale de pétrole (NOC), qui réclame régulièrement la levée par Haftar de son blocus.

Il a en outre exacerbé les pénuries d’électricité et de carburants en Libye, un pays qui dispose des réserves de pétrole les plus abondantes d’Afrique.

« Nous avons décidé de reprendre la production et l’exportation du pétrole sous conditions, à savoir une répartition équitable des revenus » pétroliers, a déclaré le maréchal Haftar dans un bref discours diffusé à la télévision, suggérant que ses hommes ne feraient pas obstacle à une reprise des opérations pétrolières.

Autre condition : que les recettes pétrolières ne soient « pas utilisées pour soutenir le terrorisme ». Le maréchal Haftar accuse en effet le GNA, reconnu par l’ONU, d’être soutenu par des milices, dont des islamistes et des « terroristes ».

C’est d’ailleurs la raison qu’il avait avancée lorsque ses forces ont lancé en avril 2019 une offensive pour s’emparer de Tripoli. Mais le GNA a finalement réussi, fort de l’aide de la Turquie, à reprendre en juin dernier le contrôle de l’ouest du pays aux combattants pro-Haftar.

S’exprimant depuis son bureau, le maréchal Haftar a assuré que « le commandement » de ses forces mettait « de côté toutes considérations militaires et politiques » pour répondre aux « souffrances » des Libyens et à la détérioration des conditions de vie. Avant même la déclaration du maréchal Haftar, le patron de la NOC Mustafa Sanalla avait regretté « la politisation » du secteur pétrolier, quasiment la seule source de revenus pour la Libye.

… et international

Signe que le pays se trouve à un tournant : la communauté internationale vient de prolonger par une résolution votée dans la semaine la mission des Nations unies en Libye, sous pression des États-Unis.

Sur le plan politique, l’ONU est également en train de reprendre la main notamment sur les négociations. Les rivaux libyens ont retrouvé le chemin du dialogue et des rencontres se sont déroulées parallèlement à Montreux, en Suisse, du 7 au 9 septembre, et à Bouznika, au Maroc, du 6 au 10 septembre, pour relancer le dialogue et trouver une solution politique à la crise libyenne.

Les commissions chargées de former un nouvel exécutif doivent « choisir un nouveau Conseil présidentiel et nommer un nouveau chef de gouvernement qui prenne ses fonctions de manière pacifique », a souligné Sarraj dans son allocution, se félicitant des « recommandations préliminaires et prometteuses » des rencontres de Montreux et de Bouznika qui annoncent une « nouvelle phase en vue de réunifier les institutions et préparer des élections » a-t-il dit, alors qu’il ne siégera bientôt plus à la table des négociations.

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Source : African Media Agency (AMA)

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