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La Banque mondiale suspend la publication de son rapport « Doing Business »

August 31, 2020

C’est une première : la publication du rapport « Doing Business » de la Banque mondiale a été suspendue à la suite « d’irrégularités ». C’est l’institution de Bretton Woods elle-même qui en a fait l’annonce dans un communiqué publié jeudi 27 août : « Un certain nombre d’irrégularités ont été signalées concernant des modifications apportées aux données des rapports Doing Business 2018 et Doing Business 2020, lesquels ont été publiés respectivement en 2017 et 2019. Ces modifications n’étaient pas cohérentes avec la méthodologie Doing Business. » Lancé en 2002, le rapport annuel Doing Business est devenu indicateur influent pour évaluer l’environnement des affaires et la compétitivité relative des pays.

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« Doing Business » un indicateur influent

En effet, ces dernières années, nombre d’États du continent se sont emparés de ce document pour mener à bien plusieurs réformes clés. Sa publication annuelle a également fait de cet indicateur un facteur de motivation pour les gouvernements. Un pays qui progresse dans le classement a tendance à stimuler l’investissement direct étranger. En 2019, 294 réformes ont été mises en œuvre en un an dans le monde pour améliorer le climat des affaires. Et le continent africain n’était pas en reste. Depuis une dizaine d’années, l’Afrique subsaharienne est même devenue la région la plus réformatrice du monde. « Un entrepreneur peut enregistrer une société en 20 jours ou moins dans 26 des 48 économies subsahariennes, alors qu’il y a dix ans cela n’était possible que dans trois pays », mettait en exergue la Banque mondiale dans sa précédente édition. « C’est un énorme aveu de la Banque mondiale avec des implications de grande portée », a déclaré January Makamba, membre du Parlement et ancien vice-ministre en Tanzanie. « Un grand nombre de recommandations et de prescriptions politiques, et de jugements sur l’orientation des IDE… dans les pays en développement ont été basés sur ce rapport », a-t-il ajouté sur Twitter.

« Pourquoi ne suis-je pas surpris par cet aveu », lui répond un internaute tanzanien, avant de conclure « il est grand temps qu’ils suspendent le rapport ». Certains gouvernements africains sont immédiatement montés au front, comme le Sénégal. « En 2013, le gouvernement du Sénégal avait attiré l’attention de la Banque mondiale sur les procédures de validation des données. Le Sénégal avait posé cette question de bien réauditer les processus de validation des réformes », a fait savoir Lamine Bâ, directeur de l’Environnement des affaires au sein de l’Agence pour la promotion des investissements et grands travaux (Apix) du Sénégal. Répondant aux questions de nos confrères de IGFM, il a tenu à rassurer en affirmant que « les États ne font pas de réformes pour des besoins de classement ». « Nous faisons des réformes pour faciliter la vie des entreprises au Sénégal afin de créer plus de valeur ajoutée et d’emplois », indique-t-il. Le Sénégal figure parmi les pays les plus attractifs en Afrique subsaharienne pour les investisseurs. Une position qui ne cesse de s’améliorer sous l’impulsion de l’Apix, une structure ad hoc chargée justement d’encadrer les investissements et qui lui a permis d’augmenter son rang dans le classement de la Banque mondiale.

Des irrégularités dans deux des plus récents rapports

Mais aucun pays africain n’est concerné par ces nouvelles « irrégularités ». Officiellement, les quatre pays les plus touchés par les irrégularités dans les rapports 2020 et 2018 sont la Chine, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Azerbaïdjan, a indiqué la Banque mondiale. Par exemple, il y a cinq ans, la Chine se classait 90e dans le rapport, l’année dernière, l’empire du Milieu est remonté à la 31e place. Si elles sont confirmées, les données révisées pourraient affecter le classement de ces pays.

Ce n’est pas la première fois que la publication phare de la Banque mondiale se retrouve dans au cœur de suspicions. En juin, l’institution de Bretton Woods a nommé Carmen Reinhart comme nouvelle économiste en chef. Ses deux prédécesseurs, Penelope Koujianou Goldberg et Paul Romer, ont démissionné en moins de deux ans d’exercice dans leur fonction.

Plus préoccupant encore, en 2018, Paul Romer, avait déclaré que les données du rapport étaient susceptibles d’être manipulées. Il a spécifiquement allégué que les données concernant le Chili semblaient avoir été manipulées pour descendre le pays dans le classement (rétrogradé de la 44e à la 55e place) et montrer une détérioration de l’environnement des affaires alors que le pays était dirigé par la socialiste Michelle Bachelet entre 2014 et 2017. Paul Romer avait démissionné après avoir dénoncé des motivations politiques derrière les évolutions du classement. Ses allégations avaient provoqué un tollé en interne et au Chili. Un audit avait aussitôt été mené mettant en lumière un changement de méthodologie. « Les changements au fil du temps dans les classements Doing Business ne sont pas particulièrement significatifs. Ils reflètent en grande partie les changements de méthodologie et d’échantillons – que la Banque mondiale fait chaque année, sans corriger les chiffres antérieurs – et non les changements de la réalité sur le terrain », ont expliqué des chercheurs du Center for Global Development en février 2018 dans un article intitulé « Le pouvoir du classement : l’indicateur Doing Business et le comportement réglementaire mondial ».

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Une réputation entachée ?

Pour écarter toute polémique, l’institution va procéder à un examen approfondi des données sur les cinq derniers rapports et mènera un audit indépendant pour vérifier le processus de collecte et d’examen des données. Ceci afin de garantir l’intégrité des données. « Nous agirons sur la base des résultats et corrigerons rétrospectivement les données des pays les plus touchés par les irrégularités », a indiqué la Banque mondiale. Le conseil des administrateurs de la Banque mondiale a été informé de la situation, tout comme les autorités des pays les plus touchés par les irrégularités des données. La suspension de la publication restera en vigueur le temps de l’évaluation, a souligné la Banque mondiale, sans en préciser la durée.

Cela fait des années que le Doing Business génère de profonds conflits d’intérêts. Pour Carlos Lopes, professeur d’économie à l’université du Cap et ancien chef de la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique, l’intégrité des données n’est pas le seul problème. Interrogé par le Wall Street Journal, il explique comment l’accent mis par les investisseurs mondiaux sur l’indice de la Banque mondiale a encouragé les pays à donner « la priorité à la création d’environnements à faible fiscalité et à faible réglementation, parfois au détriment de considérations macroéconomiques ». « Cela fait entrer les pays dans une sorte de nivellement par le bas contre l’espoir qu’ils seront récompensés par plus d’IDE alors qu’en fait ce qui compte le plus pour les investisseurs est la stabilité, la prévisibilité et la clarté de la réglementation », a-t-il ajouté. Sur le continent, le dernier rapport, publié l’année dernière, classait le Togo et le Nigeria parmi les 10 pays qui avaient le plus progressé et représentaient « un cinquième de toutes les réformes enregistrées dans le monde ». Aucun rapport n’indique que les scores de l’un ou l’autre pays aient été falsifiés. Dans le rapport, seules deux économies subsahariennes, Maurice et le Rwanda, se classaient parmi les 50 premières.

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Source : African Media Agency (AMA)

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